Deux réalisateurs de renom se sont plongés dans une culture étrangère à travers leurs nouveaux films: l’une de ces tentatives a échoué, l’autre a été couronnée de succès. Au plus tard depuis qu’il a remporté un Oscar avec « Ida » il y a 10 ans, Paweł Pawlikowski est devenu ungrand nom du cinéma d’auteur européen. Pawlikowski, né en Pologne et Angleterre, où il a réalisé ses premiers films, vit désormais de nouveau à Varsovie. Avec « Cold War » (La latitude de l’amour, 2018), l’histoire d’un
couple polonais qui se trouve puis se perd dans les tourments de la guerre froide d’après-guerre, il a remporté il y a huit ans le prix de la mise en scène à Cannes.
Les attentes étaient donc très élevées pour son nouveau film « Fatherland » ('1949'). Le sujet est le voyage en Allemagne de Thomas Mann (Hanns Zischler) après la Seconde Guerre mondiale. La première étape est Francfort, dans la « Trizone », où le prix Goethe lui est remis à la Paulskirche. Il est accompagné de sa fille Erika (Sandra Hüller), qui fait également office de chauffeur. La deuxième étape est Weimar, dans la zone soviétique, comme on l’appelait à l’époque, où il se voit également décerner un prix Goethe.
À Francfort, il reçoit des lettres d’insultes et est traité de « traître » qui aurait abandonné l’Allemagne en ces temps difficiles. Marlene Dietrich a connu un sort similaire lorsqu’elle est revenue pour la première fois à Berlin. L’accueil est tout autre à l’Est, où le ministre de la Culture Johannes R. Becher (Devid Striesow) lui propose de devenir président de l’Académie des arts de Berlin-Est. Thomas Mann décline l’offre avec gratitude ; il ne veut se prononcer ni pour l’une ni pour l’autre des deux Allemagnes et s’installera plus tard à Küsnacht, au bord du lac de Zurich.
La visite en Allemagne est assombrie par la tragédie du suicide de Klaus Mann (August Diehl), qui entretenait une relation étroite avec sa sœur Erika. On le voit dans la scène d’ouverture, nu sur le sol devant le lit, tandis que la femme avec laquelle il a passé la nuit s’habille en silence et disparaît. Cette scène laisse déjà entrevoirle dilemme du film : un name dropping incessant qui, tel un fil rouge, traverse tout le film. Klaus Mann cite d’autres auteurs qui se sont donné la mort: Joseph Roth, Walter Benjamin, Stefan Zweig et Ernst Toller. Lui non plus n’a plus envie de vivre.
Plus tard, Thomas Mann rencontre Wieland et Wolfgang Wagner, qui lui demandent son soutien pour la réouverture du Festspielhaus de Bayreuth. À Arnstadt, on rend consciencieusement hommage à Jean-Sébastien Bach, et on évoque en passant Nietzsche et Beethoven. Hanns Eisler et Heinrich Mann sont également de la partie. Et bien sûr Gustav Gründgens (Joachim Meyerhoff), l’ex-mari d’Erika, qu’elle gifle en le traitant d’opportuniste et d’acteur nazi après qu’il a expliqué aux spectateurs comment s’est nouée sa relation avec Hermann Göring.
« Fatherland » ('1949') donne l’impression d’être un projet didactique ambitieux visant à faire comprendre à un public européen
à quel point l’accueil réservé à Thomas Mann dans l’Allemagne d’après-guerre était ambivalent. Comme il se doit, le générique mentionne une douzaine d’institutions de financement et autant de producteurs exécutifs. Sandra Hüller, toute de noir vêtue, avec
une perruque mal choisie et l’air grave, porte littéralement le pantalon lors de ce voyage en Allemagne. Pas la moindre trace d’humour ou d’ironie. On se demande avec nostalgie ce que Billy Wilder aurait bien pu faire de ce sujet.
La mise en scène de Pawlikowski témoigne d’une grande précision, tandis que la photographie de Łukasz Żal est excellente et digne d’un Oscar. « Fatherland » pèche par son scénario ; de nombreux dialogues donnent l’impression d’être prononcés dans le seul but d’informer les spectateurs. Le fait que Henk Handloegten (co-réalisateur de la série « Berlin Babylon ») en soit le co-scénariste n’arrange pas les choses. Les faits historiques sont mélangés allègrement. Le suicide de Klaus Mann a eu lieu plusieurs semaines avant la remise du prix Goethe à Francfort. L’épouse de Thomas Mann, Katja, n’était pas restée aux États-Unis, mais était revenue en Europe et accompagnait son mari lors de ce voyage. Ce n’est pas Erika qui conduisait son père, mais son ami suisse Georges Motschan.
On peut certainement procéder ainsi et invoquer la liberté artistique. Mais on pourrait aussi parler d’un « deepfake » cinématographique. De nombreux critiques ont été enthousiasmés, car « Fatherland » reprend tous les clichés culturels qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense à Thomas Mann dans l’Allemagne d’après-guerre. « Ce scénario hautement littéraire, d’une grande densité thématique et regorgeant de références culturelles (art, poésie et musique) … nous donne l’impression de visiter les deux Allemagne en 1949 », comme l’écrit Screen International. Variety salue « l' authenticité objective » de la mise en scène de Pawlikowski. C’est ce qu’on ressent quand on prend tout ce que le film montre pour argent comptant.
L'Iranien Asghar Farhadi, l'un des plus grands réalisateurs du cinéma international, a lui aussi tourné son nouveau film dans un pays étranger, la France d'aujourd'hui. Dans son cas, le bilan est bien plus positif. Il y a 13 ans, il avait déjà tourné en France
le drame familial « Le Passé » (2013). Dans « Histoires parallèles », Isabelle Huppert incarne une écrivaine d’un certain âge, une femme au caractère bien acerbe, qui, depuis son appartement encombré du 10e à l’aide d’un télescope, un appartement voisin de l’autre côté de la rue et y puise l’inspiration pour son nouveau roman.
Elle observe Nita (Virginie Efira), Nico (Vincent Cassel) et Théo (Pierre Niney), qui produisent des bruitages pour des films dans un studio d’enregistrement, et imagine une histoire débridée mêlant sexe et jalousie. Adam (Adam Bessa), un jeune homme mystérieux, l’aide non seulement à ranger l’appartement, mais poursuit également ses propres desseins obscurs. Il faut être prudent et ne pas trop en dévoiler sur l’intrigue, car les histoires parallèles que raconte Farhadi empruntent des chemins tortueux. Les spectateurs sont sans cesse confrontés à des rebondissements inattendus. Un film dans le film se développe, jouant avec des sauts dans le temps et différentes perspectives narratives.
Comme toujours dans les films de Farhadi, les personnages sont campés avec une grande précision psychologique ; il n’est pas nécessaire de recourir à des événements dramatiques pour créer du suspense, celui-ci naît de leurs relations les uns avec les autres. Farhadi cite comme modèle le sixième épisode du « Décalogue » de Krzysztof Kiéslowski (intitulé « Un court métrage sur l’amour » dans la version cinéma étendue), mais fait également référence à des éléments tirés d’autres épisodes de l’œuvre, comme par exemple le meurtre du chauffeur de taxi dans « Un court métrage sur le meurtre » (c’est-à-dire le Décalogue, cinquième épisode). Il
est tout à fait approprié que Zbigniew Preisner, le compositeur de longue date de Kiéslowski, ait écrit la musique du film.
La manière dont Asghar Farhadi interprète Kieślowski et reprend divers motifs tirés du « Décalogue » est abordée avec désinvolture et passionnante à observer. Beaucoup attendaient de Farhadi un commentaire cinématographique sur l’Iran, à l’instar de Jafar Panahi, qui a remporté la Palme d’or l’année dernière (“Un simple accident”) l’année dernière. La réaction de nombreux critiques a donc été décevue. Mais en lui reprochant un manque de pertinence politique, on fait du tort à ce film savamment construit et élégamment mis en scène. Les films ne sont pas tenus de véhiculer des messages. Il suffit qu’ ils laissent un sentiment profond d’inquiétude.